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Qu'est-ce qui m'arrive?
Loin de crier haut et fort leur souffrance, les femmes et les enfants qui sont victimes de violence ont plutôt tendance à se replier sur eux-mêmes.Socialement, il est de la mission des femmes de panser les blessures affectives, émotives de la famille, de veiller au confort et au bien-être de la famille. Souvent, elles ne quittent par le conjoint parce qu’elles endossent cette croyance. Plusieurs femmes qui se présentent au FAR ne se considèrent pas victimes de violence conjugale. Elles consultent pour des problèmes d’ordre psychologique, dépression, burn out, besoin de faire le point, confusion… Souvent sous la dépression des femmes, les problèmes physiques, les idées suicidaires s’y cache à la base un problème de violence conjugale sinon, on risque fort d’y retrouver d’autres formes de violence tel le harcèlement, l’inceste ou une histoire de viol. La peurLa majorité des femmes dont le conjoint est contrôlant redoutent des éclats de colère et de violence verbale. Les femmes dont le conjoint use de violence physique courent le risque d’être blessées, ou même tuées. Leurs craintes à cet égard sont tout à fait justifiées. Certaines femmes ont peur que la moindre de leurs actions n’aie pour effet d’empirer la situation. Plusieurs craignent de chercher de l’aide parce qu’elles ont peur que personne ne les aide et que leur demande d’assistance ne leur fasse simplement courir un danger encore plus grand. Ces peurs sont parfaitement légitimes, et de nombreuses femmes sauvent sans aucun doute leur vie en les écoutant et en agissant selon leurs intuitions. Les femmes dans cette situation paraissent souvent « ne rien faire », mais en fait elles déploient en général beaucoup d’énergie pour survivre en apaisant le conjoint violent. Leur sécurité doit demeurer leur première préoccupation. La honteLa honte est ce sentiment qui vous donne envie de disparaître sous terre. C’est l’émotion qui vous étouffe quand votre conjoint vous trouve stupide et laide, ou lorsqu’il vous critique cruellement en public. Dans de telles situations, la honte a un double effet chez les femmes: elles se sentent humiliées par l’incident et profondément gênées de leur incapacité à y mettre fin. Bien des femmes se disent honteuses de leur sentiment d’impuissance. Beaucoup ont terriblement honte de leur conjoint et par conséquent d’elles-mêmes lorsqu’elles n’ont aucun autre choix. Ce sentiment est souvent renforcé par les gens qui, à tort, blâment les femmes de « courir après » ou de « prendre plaisir » à ces mauvais traitements. La honte a des effets complexes. D’abord, elle décourage d’aller chercher de l’aide. Certaines en viennent alors à avoir honte de leur propre silence et se retirent encore plus, aggravant leur isolement. À la longue, des femmes en viennent même à intérioriser la honte, en se responsabilisant de la situation même si elles savent que ce n’est pas leur faute. La culpabilitéBeaucoup d’hommes contrôlant sont particulièrement doués pour culpabiliser leurs compagnes. Bien des femmes doivent se défendre contre des attaques verbales portant sur leur apparence, leur maternage, leur cuisine, leur façon de tenir la maison, leur performance sexuelle, ou leur manque de dévouement envers leur époux. Ces constantes accusations maintiennent les femmes dans une attitude défensive en prévision de la prochaine attaque, et cela finit par user leur résistance. Et comme aucune femme n’est parfaite, nous sommes nombreuses à nous laisser trop facilement convaincre que nous ne donnons pas notre maximum. Les femmes se sentent coupables pour toutes sortes de raisons, par exemple, de ne pas arriver à apaiser leur conjoint ni à le rendre heureux, ou parce que — pour le satisfaire — elles sont incitées à commettre des actions qui vont à l’encontre de leurs convictions profondes, comme le mensonge, le vol à l’étalage, ou encore des pratiques sexuelles insolites. Plusieurs femmes, surtout celles aux croyances religieuses solidement ancrées, se sentent très coupables de se voir impuissantes face à l’échec de leur mariage. Certaines femmes se sentent coupables de demeurer auprès d’un conjoint contrôlant, particulièrement s’il est violent; d’autres se sentent coupables d’envisager de quitter un homme si confus, si blessé, si pauvre, si pathétique. Elles peuvent même se sentir coupables pour ces deux raisons à la fois, coupables de rester et d’envisager de rompre. De la même façon, les mères se sentent souvent coupables d’exposer leurs enfants aux disputes ou même à la violence. Par contre, lorsqu’elles songent à partir, elles se sentent coupables à l’idée de priver leurs enfants d’un père ou d’une figure paternelle, ainsi que des avantages pécuniaires qu’un père ayant un emploi pourrait offrir à ses enfants. La plupart de ces sentiments de culpabilité sont attisés par notre entourage et par une société traditionnelle qui, d’une part, enseigne aux femmes que leur devoir est d’épauler leur compagnon et, d’autre part, blâme les femmes violentées de ne pas partir. D’un côté, on nous apprend que les enfants ont besoin de leur père et, de l’autre, on blâme les mères lorsque la situation se détériore. L’impression de devenir folleComme nous l’avons mentionné, il arrive très souvent que les hommes contrôlants disent une chose et en font une autre. Et ils agissent souvent d’une manière contradictoire et imprévisible. À elles seules, ces circonstances sont déjà déroutantes pour les compagnes. Mais en plus, lorsque les femmes tentent de discuter avec leur conjoint des problèmes qu’elles voient dans la relation, elles se heurtent souvent à une contestation de leur perception de la réalité. Dans bien des cas, leur conjoint nie totalement leur description et leur interprétation des faits. Il nie l’existence même de ces problèmes. Ou bien, il dit partager entièrement le point de vue de sa conjointe, mais il ne change rien à la situation. Les femmes nous disent que, dans un cas comme dans l’autre, ces attitudes leur donnent l’impression de devenir « folles ». Chez les femmes soumises à un contrôle extrême ou violent, ce sentiment devient si grave et si courant qu’il nous a semblé essentiel d’en parler ici. Un très grand nombre de femmes ont l’impression de perdre tout contrôle et de glisser dans la démence. Beaucoup souffrent d’insomnies et font d’horribles cauchemars. D’autres s’imaginent en train de se mutiler ou de blesser leur entourage. Certaines ont l’impression de quitter leur corps, surtout si elles vivent des agressions sexuelles, alors que d’autres sentent leur corps s’engourdir peu à peu pour se retrouver finalement « sans vie ». De nombreuses femmes éprouvent des fantasmes de suicide ou de vengeance. Ces réactions sont des réponses cohérentes à une situation de traumatisme. Toute personne ayant survécu à un événement terrifiant tel qu’une guerre ou un crime violent est susceptible de les éprouver, mais elle ressent malgré tout l’impression d’un décrochage d’avec la réalité. Et cette impression peut être renforcée par l’entourage. Par exemple, beaucoup de femmes craignent (souvent à raison) que leur partenaire leur fasse du mal. Si une femme qui cherche de l’aide est amenée à subir un test psychologique à ce moment-là, elle peut se voir qualifiée de « paranoïaque », c’est-à-dire de personne éprouvant une peur irrationnelle des autres. En fait, ce qu’on appelle sa « paranoïa » est une réponse saine et rationnelle à la situation qu’elle vit, mais le rapport du psychologue pourrait bien confirmer qu’elle est « folle ». Les femmes nous ont dit vivre dans ces cas-là une peur terrible, à savoir que les psychologues ou les services sociaux les fassent enfermer ou leur enlèvent leurs enfants. L’impression de devenir folle amplifie la peur et peut intensifier l’état dépressif et le sentiment de désespoir. Les femmes qui nous ont parlé sont nombreuses à s’être senties complètement isolées et prises au piège. Certaines rapportent avoir vécu une baisse dramatique de leur estime de soi, provoquée par leur sentiment d’impuissance et l’échec de toutes leurs tentatives de se tirer d’affaire. Cette perte du sentiment de valeur personnelle est encore plus poussée chez les femmes qui adoptent des stratégies autodestructrices, telle la consommation d’alcool ou de drogues. La colèreTôt ou tard, le contrôle exercé par un conjoint finit presque toujours par mettre en colère la femme dominée. Toutefois, bien des femmes ravalent ce sentiment parce qu’elles ont peur de déclencher une colère pis encore chez le conjoint contrôlant. Par conséquent, bien qu’elles soient nombreuses à se savoir craintives, coupables, honteuses, ou proches de la folie, les femmes peuvent être moins conscientes de la profonde colère qui sous-tend parfois ces émotions. Certaines expriment leur colère d’une manière indirecte par la voie de la tristesse. Socialement, la tristesse est un sentiment acceptable et l’agresseur accepte cette manifestation émotive, car il ne se sent pas menacé par les pleurs de sa victime. La colère est une émotion saine mais elle n’est pas perçue comme telle par un conjoint contrôlant. Source : Schechter, Susan et Jones, Ann, Quand l'amour ne va plus, Le jour éditeur, 1994, trad. de When Love Goes Wrong, Victor Gollancz Ltd, 1992 |